Être lesbienne en 2020 : interview de Tatiana

Mis à jour : févr. 13

Tatiana est une amie à moi, je l'ai interviewée afin qu'elle me donne son regard sur l'homosexualité féminine en France et sur son parcours personnel, longtemps semé d'embûches.



Quand as-tu découvert ton attirance pour les femmes ?

As-tu toujours été à l’aise avec ton homosexualité ? N’as-tu jamais subi une forme de pression sociale, familiale ?

C’est lors mes 16 ans, en colonie de vacances, que j’ai rencontré une jeune femme avec qui je me suis liée d’amitié et celle-ci a dérivé vers une forme d’amour. Cela a été compliqué pour moi car je viens d’une famille conservatrice et j’ai eu une éducation religieuse. J’ai ressenti comme une forme d’anormalité quand toute ta vie on te rappelle que la normalité est d’être avec un homme. Toutes ces croyances que l’on t’a inculquées toute ta vie sont dévastatrices, surtout quand tu es adolescent et que tu te questionnes sur ce que tu veux devenir.



Comment t’es-tu libérée ?


J’ai fait une dépression, j’ai pensé plusieurs fois mettre fin à mes jours, parce que tu es noire, que tu es une femme, que tu vis en banlieue, et parce qu’à l’école tu entends des insultes homophobes.

D’accepter ton homosexualité est déjà difficile, alors en banlieue à cette époque ça l’était encore plus. Il n’y avait aucun modèle de femme à qui on pouvait se référer. Je ne connaissais pas de symbole d’émancipation et de réussite. Aujourd’hui c’est plus ouvert. Mes parents ont vécu le racisme, ils m’ont éduquée dans l’idée de faire encore plus d’efforts que les autres.

Penses-tu qu’en France il y a un manque de visibilité des lesbiennes ? Et si oui, comment penses-tu agir à titre personnel pour espérer changer les choses ?


Oui il y a une vraie invisibilité des lesbiennes. J’en ai marre de ne pas être reconnue comme lesbienne. Au niveau professionnel, je ne m’étale pas sur ma vie personnelle, je reste très discrète, mais je ressens de la stigmatisation. Je souhaite m’émanciper de tout cela. Plus jeune j’étais beaucoup dans la revendication. Lorsque je travaillais en ONG, mes collègues étaient ouverts. Cela dépend des secteurs, il y en a qui sont bienveillants. A l’inverse, dans d’autres milieux professionnels il ne vaut mieux pas en parler.

Au fond j’ai peur d’être cataloguée et d’être typée noire et lesbienne.

Plus largement, je pense qu’il faut légiférer et sensibiliser davantage. Cela passe par l’éducation, c’est indéniable, mais cela passe aussi par des entreprises dans le secteur public. En gros, partout.

Les choses ont énormément évolué en dix ans. Je fais confiance à la libération de la parole.

Avec ta compagne Céline avez-vous déjà été victimes de mépris, d’humiliations ?


Absolument pas. Nous avons un cercle d’amis très ouverts et n’avons jamais été victimes de discriminations.

Toi qui a pas mal roulé ta bosse dans le monde du travail, as-tu été la cible de remarques sexistes, de commentaires, de critiques, de réflexions un peu vulgaires, d’inconsidérations ?


Un jour un de mes patrons m’a fait cette réflexion : «tu es femme, tu es noire, tu as réussi, on se pose la question comment ?» !

Quand ton patron est un mec aisé, chrétien, qui a fait des investissements un peu partout, qui a un profond mépris pour les personnes issues de l’immigration, si tu n’es pas en situation de force, tu ne peux pas te mettre en danger. Il était mon premier employeur, je ne pouvais pas rentrer dans le vif. Si ton DRH est homophobe, que peux-tu faire ?

Tu apprends à vivre avec, ce n’est donc pas une souffrance. Quand tu fais partie de cette minorité, tu vis avec les avantages que cela peut engendrer ou les inconvénients.

Ton père connaît-il ta compagne ?


Oui et cela se passe bien, malgré le fait qu’il ait du mal à accepter mon homosexualité. Mais il y a une entente cordiale entre eux. Avec Céline, nous ne sommes pas du tout démonstratives : en réunion, je dis mon amie.

Dans notre société hétéronormée, tu te construis toujours dans le regard des autres.

Ressens-tu une différence de traitement entre les hommes et les femmes ? Au travail, dans la vie collective ?


Quand tu es une femme, tu dois travailler deux fois plus. Quand tu travailles avec des hommes qui ont atteint un certain âge, ils s’approprient ton travail. Avec mon collègue en binôme, c’est moi qui me tape tout, alors qu’en réunion c’est lui qui va avancer. Le système est comme ça. De toutes façons tôt ou tard ça se saura. Je n’ai pas d’animosité envers lui, je m’entend même bien avec. Mon objectif est de montrer que je suis en capacité de faire. Mais je m’accoutume de situations, ce n’est pas vivable d’être toujours à couteaux tirés. Dans le secteur tertiaire dans lequel j’évolue, ce n’est pas facile et c’est comme ça.

As-tu des modèles ?


Christiane Taubira est la seule femme en laquelle je me reconnais. Elle est passée par la Guyane, je me reconnais dans son parcours de vie.

Au-delà de ça, j’ai du mal à trouver cette représentativité. Danièle Obono, Rama Yade ne me représentent pas.

A ton avis que peut provoquer ton témoignage et qu’espères-tu qu’il puisse susciter ?


C’est une question intéressante à laquelle je n’ai pas de réponse, cela me semblerait prétentieux. Je peux juste dire qu’il faut que les choses avancent, en cela ton article peut mettre en linéaire des sujets récurrents.

Nous avons tous un rôle à jouer, nous sommes tous vecteurs d’un cercle d’amis que nous pouvons sensibiliser sur des sujets. Mes vrais amis m’ont vu galérer, ils savent à quel point cela n’a pas été facile.

Penses-tu qu’il y a une culture lesbienne ?


Oui je pense mais elle n’est pas aussi importante que la culture gay. Je préfère la culture gay à la culture lesbienne, car je ne me sens pas reconnue. C’est surtout une culture blanche qui ne me ressemble pas forcément.

Il y a le festival de films lesbiens et féministes qui se déroule une fois par an : Cineffable. Par le biais du film on promeut la culture lesbienne.

Merci à toi Tatiana pour ton témoignage poignant.

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