Cap sur le Venezuela : portrait-confession de mon amie Arlinne

Dernière mise à jour : févr. 13

L'Amérique latine est constituée d'un ensemble de pays qui m'ont toujours fasciné : je me sens rattachée à elle par ses cultures, ses peuples et par la langue espagnole. En tant qu'italienne d'origine, je ressens toujours comme une sorte de lien fraternel qui m'unit au peuple latino-américain : sa chaleur, sa générosité, son sens de l'accueil me remplissent de bonheur.

J'ai interrogé mon amie vénézuélienne Arlinne sur son histoire personnelle et une vie qu'elle a construite entre le Venezuela et la France, sa terre d'adoption. Portrait d'une femme au grand coeur, très attachée à ses racines.


Comment as-tu vécu ton enfance ? Née à Abejales, non loin de la frontière colombienne, tu es issue d'une famille nombreuse...


Oui, nous étions sept à la maison, six filles et un garçon. C'était assez difficile car nous étions presque souvent seuls. Ma mère travaillait beaucoup et en tant que mère célibataire, elle prenait soin de nous seule. Ma fratrie et moi sommes devenus adultes rapidement.

Nous n'avons pas grandi dans l'abondance mais n'étions pas pour autant en manque de nourriture. Nous avons été exposés à beaucoup de choses, bonnes et mauvaises, mais j'ai le souvenir aussi de jours heureux, remplis de jeux, de rires et d'aventures. Nous avons eu malgré tout une enfance choyée, les enfants d'aujourd'hui au Venezuela n'ont pas cette chance.


Quelle place occupe la famille pour toi ? Que t'a t-elle transmis ? Quelle était ta place dans la fratrie ?


Pour moi la famille est la chose la plus importante et je tiens à remercier surtout ma mère qui a fait de moi la personne que je suis aujourd'hui. Son amour, son dévouement envers ses enfants, sa noblesse et son désir de s'en sortir en allant de l'avant m'ont marqué à jamais. Je suis la sixième de sept frères et soeurs, j'ai été surprotégée et chouchoutée, et je reste aujourd'hui la confidente de ma mère et son bras droit.


Quelles images du Venezuela gardes-tu de ton enfance ?


Je me souviens d'un arbre, l'araguaney, qui est le symbole national vénézuélien, situé près de la maison familiale où nous grimpions et créions une infinité de mondes magiques, une fois dans ses branches. Je me souviens des chevaux au galop, de la fraîcheur du matin à la campagne et de l'odeur du café fraîchement moulu.

Je repense à la mer où j'allais durant la saison estivale. Tous les étés ma mère m'emmenait à Maracay, situé dans l'Etat d'Aragua qui était très riche, puis en face, sur la mer des Caraïbes à Choroni. Cette côte est la plus belle du Venezuela. Depuis mon enfance, je nourris le rêve d'avoir une auberge de jeunesse là-bas, car Choroni est parfaitement située, près d'une région montagneuse, aux pieds du Parc national Henri Pittier. C'est dans les alentours, à Chuao, que sont situées les plantations de cacao.


La plage de Choroni

Racontes-moi ton départ pour la France et ton impression en arrivant à Paris. Tu as cherché à te réinventer une vie ailleurs ?


J'ai quitté le Venezuela en 2005 alors que j'avais 18 ans. Je me suis d'abord rendue aux Îles Canaries avec mon fils qui avait tout juste un an. A mon arrivée, j'ai immédiatement trouvé un travail dans un restaurant et j'habitais face à la mer. A l'époque le père de mon fils qui était resté au Venezuela souhaitait développer son art en France et venir s'installer à Paris, alors je l'ai suivi.

Je n'avais absolument pas prévu de venir vivre ici, c'était une aventure de plus ! Cela n'a pas été simple au début car j'ai dû m'adapter sans connaître la langue et la culture française. Je me souviens que lorsque j'ai mis les pieds à Paris pour la première fois je ne connaissais même pas le sens du mot "bonjour" !


Même lorsque tu quittes Paris, cette ville te rappelle sans cesse... Considères-tu la France comme ta patrie d'adoption et qu'as-tu trouvé ici ?


Absolument ! La France est ma patrie d'adoption. Quand j'arrive à Paris, j'ai comme l'impression de rentrer à la maison, et en même temps je considère que cette ville a toujours été une destination qui m'était imposée, car elle relevait pas d'un choix véritable. Ici, je me suis investie, j'ai appris la langue et suis parvenue à l'aimer. Paris est une très belle ville, j'aime son architecture, les quais de Seine, il y a de nombreux lieux à visiter et j'aime aller voir des concerts. J'apprécie aussi la manière de vivre des parisiens, ils sont sérieux, responsables, consciencieux. J'ai appris à aimer les gens et je me suis faite des amis auxquels je suis très attachée.

En revanche, je trouve que Paris a ses aspects durs : je ressens beaucoup de compétition entre les gens pour "réussir" socialement.


Ton arrivée à Paris a t-elle permis de trouver ton indépendance et ton émancipation ?


En réalité, j'étais déjà indépendante au Venezuela. Le fait d'être issue d'une famille nombreuse m'a poussé à trouver du travail très jeune, à 12 ans. J'ai occupé toutes sortes d'emplois, de baby-sitter pendant les vacances scolaires, à vendeuse dans un magasin de vêtements. J'ai même vendu des fromages pour un supermarché. Mes soeurs travaillaient aussi. En arrivant à Paris, j'ai consacré les premières années à ma famille.


En vivant ton homosexualité, as-tu le sentiment de t'être construite et réalisée pleinement ?


Complètement ! Je crois qu'être capable de vivre en acceptant d'être qui l'on est réellement est le moyen le plus sûr de s'épanouir dans la vie.

Personnellement, il m'a été plus difficile de m'accepter que pour les gens autour de moi. C'est en partant vivre à l'étranger que je me suis vraiment libérée. Pour ce qui est de mon entourage, la question de mon homosexualité a été acceptée très facilement. Pour les gens de la génération de ma mère c'était plus un choc, car vous ne rentrez pas dans un "cadre", mais la chose la plus essentielle était que ma mère la comprenne, et à partir du moment où elle l'acceptait, alors j'étais bien.

Aujourd'hui, cela m'est égal que les gens l'acceptent ou pas.


Ton homosexualité a t-elle forgé ton identité de femme ?


Plus qu'en tant que femme, elle m'a façonné en tant qu'être et m'a appris à être plus tolérante envers les autres et à accepter que nous sommes tous différents. Par cet état d'esprit, je vis en plus grande harmonie avec moi-même et avec les autres.


Le Venezuela est un pays déchiré et insécuritaire qui a été traversé par de nombreuses crises, politique, économique. Plus de 5 millions d'habitants ont choisi l'exil, dans les pays voisins mais aussi en Europe. Quel regard portes-tu sur ton pays ? Que voudrais-tu dire aux personnes qui le connaissent mal ?


Le Venezuela est l'un des pays les plus riches d'Amérique latine en terme de diversité naturelle et ethnique. Mais la situation économique a pris une tournure très radicale et les conséquences au niveau social sont catastrophiques. Je me sens triste de voir à quoi ressemble mon pays aujourd'hui. J'aimerais que nos dirigeants se soucient vraiment du bien-être du peuple.

C'est lorsque Hugo Chavez est arrivé au pouvoir en 1998 que les choses ont changé, la misère et la pauvreté gagnant rapidement du terrain.

La dure réalité du Venezuela aujourd'hui se ressent dans la colère de ses habitants, c'est la monnaie qui change, sa dévaluation, c'est la montée des prix. Tout est en dollars, notre monnaie le bolivar n'existe plus. L'argent en espèces a disparu, il était tellement dévalué qu'il fallait avoir énormément de billets pour pouvoir s'acheter un kilo de viande. Les achats se font par carte ou par virement bancaire.

Avant, chaque année pour Noël, les travailleurs avaient droit à une prime versée par l'Etat. Avec l'aide de cet argent, les gens pouvaient investir dans la restauration de leur maison. Grâce à cela, avec notre famille, nous repeignions l'extérieur de notre maison, nous l'embellissions. Aujourd'hui, la prime existe encore mais avec la dévaluation de la monnaie elle ne vaut quasiment rien, tout au plus trois ou quatre dollars, et les maisons sont presque à l'état de décrépitude.


Mais au-delà de cette ambiance maussade, la population est sympathique et paisible. La cordialité, l'affection, la générosité, font partie des qualités qui nous caractérisent, et notre voisin ne manquera jamais de nous dire bonjour avec le sourire ! Nous avons dans notre ADN cette vertu de toujours voir le bon côté des choses même dans les situations les plus difficiles.

Le Venezuela est aussi un paradis terrestre. Il y a des paysages merveilleux, des climats différents d'une région à l'autre. Personnellement, je ne connais pas la partie amazonienne, mais j'aimerais aller explorer le Salto del Angel, dans le sud, qui est la chute d'eau la plus haute du monde (979 mètres).


Les chutes El Salto Angel

Dans un pays très inégalitaire socialement, empreint de machisme, comment trouver sa place de femme ?


En réalité, dans de nombreux foyers, les femmes vénézuéliennes sont celles qui portent la culotte. Elles sont des guerrières, des combattantes et des ouvrières. Elles s'occupent de tout, ou presque, elles prennent en charge les enfants, ce sont les décisionnaires de la famille. C'est donc en fait un faux machisme, je dirais que c'est plutôt une mauvaise habitude des hommes.


Comment est vue l'homosexualité au Venezuela ?


Et bien les temps ont changé, comme dit ma mère ! Il y a une ouverture et beaucoup plus de tolérance et de respect. Certes, il n'y a pas le mariage pour tous, on espère qu'il viendra avec un prochain gouvernement. A Choroni, il y a une plage fréquentée par de nombreux gay.


Penses-tu que la culture a un rôle à jouer, des vertus salvatrices ?


Oui, complètement ! Le pays est riche culturellement, tant au niveau traditionnel que musical. Il y a de nombreuses fêtes traditionnelles au Venezuela, l'une d'entre elles est la fête religieuse des Diablos Danzantes del Yare (les Diables dansants de Yare) à San Francisco de Yare et ailleurs dans le pays.

Le chanteur folklorique Simon Diaz est l'une des grandes voix du Venezuela. Sa chanson, Tonada de luna llena est merveilleuse. Reynaldo Armas est un chanteur qui célèbre un genre musical traditionnel dans mon pays, le joropo, aux influences africaines, qui allie certains des instruments typiques comme les maracas.

Sur la côte des Caraïbes, il y a los tambores, qui est une musique et danse populaire afro-vénézuélienne très festive. Les corps dansants vibrent au rythme des tambours. Notre culture est riche et je trouve cela dommage que les écoles ne la promeuvent pas suffisamment.


L'arbre symbolique au Venezuela, l'araguaney

Tu viens d'achever la construction de ta maison, dans la ville où tu as grandi, à San Cristobal. C'est une forme de déclaration d'amour à ton pays ?


D'amour, mais surtout d'espérance et de foi ! La restauration de ma maison est symbolique car elle me donne la sensation de participer à la renaissance de mon pays et va me permettre de pouvoir fouler à nouveau le sol de ma terre natale. J'ai envie de voir mon pays libre !


Un grand merci à toi Arlinne pour ta disponibilité et ton témoignage.


Propos recueillis par Sabrina Piazzi





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