Ode à la beauté noire : la chanteuse Madame T en interview

Dernière mise à jour : 9 mars

Vous ne connaissez pas encore Madame T ? C'est bien simple, je parie que vous allez en entendre parler toujours plus dans les mois à venir !

Surprenante, puissante, la chanteuse et rappeuse issue de la banlieue sud de Paris vient de sortir son nouveau single, Noir est magique, véritable ode à la beauté noire et à son histoire.

Interview de la souveraine Madame T...



Moi qui te savais salariée, chef de projet dans un établissement public, mais aussi consultante indépendante en immobilier... Et bien depuis quelques mois, je te retrouve chanteuse, rappeuse, conteuse, mais aussi réalisatrice et productrice sous ton label Madame T music. Quel a été le déclencheur de cette création artistique chez toi ?


Ça a été la perte d'un ami puis la crise sanitaire. En fait, à l'échelle de l'humanité on peut voir qu'on n'est rien du tout et qu'avoir des objectifs purement pécuniers, dans le monde dans lequel on vit aujourd'hui, ne suffit plus. Donc c'est comme ça que j'ai pris la décision un peu folle d'investir, de casser mes économies et d'essayer de vivre de ma passion.



Dans tes chansons, tu questionnes la société dans laquelle tu vis, dans laquelle tu as cherché à te frayer un chemin et à te faire une place.

Est-ce que ton intention est de faire la Révolution positive dont tu parles ?


J'espère bien qu'avec mes morceaux et en développant une audience, j'arriverai à pouvoir questionner la société dans laquelle on se trouve, mais aussi parvenir à questionner des personnes qui peut-être avaient automatisé certaines choses ou bien ne se rendaient pas compte de certaines choses aussi. En effet, je souhaite pouvoir faire quelque chose de positif de toutes ces questions de société, que je peux mettre en lumière dans mes musiques.



Dans tes textes, tu questionnes beaucoup ton identité de femme noire. Est-ce que tu consens au mouvement afroféministe français aujourd'hui et est-ce que tu y es attachée ?


Au même titre que des penseurs l'ont fait, je pense notamment à Paulette Nardal, Léopold Sédar Senghor ou Aimé Césaire, dont leur précurseur était Kojo Tovalou Houénou, pour tout ce qui est lié au concept de négritude et à la conscience noire, je dirais que je me réapproprie ce concept de conscience noire aujourd'hui et que s'il y a des mouvements afro-féministes intersectionnels c'est très bien. Après, je parle en mon nom et pour moi-même et je ne fais partie d'aucun mouvement associatif. Même si je trouve que chaque mouvement militant porte sa pierre à l'édifice et est indispensable aujourd'hui.



TON ALBUM


Tu as financé ton album comment ?


Aujourd'hui je fonctionne surtout en fonds propres donc ça veut dire que j'ai mis mes économies sur la table et derrière j'ai adhéré à la SCPP, qui est un syndicat de producteurs phonographiques pour pouvoir réaliser des demandes de subventions. Mon idée est de pouvoir aussi commencer à proposer des services avec mon label et à ce titre pouvoir dégager un début de chiffre d'affaires.



Justement, en parlant de ton label, tu soutiens et accompagnes des artistes issus de la banlieue sud de Paris. Peux-tu m'en dire un peu plus ?


L'idée serait de pouvoir faire ça en effet. Aujourd'hui, comme je me structure c'est très compliqué. Je travaille sur un album court-métrage, ça n'est pas rien, avec quatre projets qui doivent sortir, donc à chaque fois c'est beaucoup de travail qui y est associé. Donc l'idée n'est pas de faire pour faire mais de faire bien, donc là pour le moment j'essaie d'organiser des petits évènements avec des rappeurs et rappeuses de la banlieue sud un peu tous les mois. En fonction de comment les choses prennent, si on arrive aussi à dégager de l'argent, parce qu'il en faut aussi beaucoup pour pouvoir faire émerger un artiste, ça sera avec grand plaisir que de pouvoir étendre et signer d'autres artistes.


Photo Graig Labranche


TERMINE PAS TOUTE NUE


Tu as démarré par un titre qui convoque l'allégresse, Termine pas toute nue, où tu parles de superficialité, de futilité qui habite notre monde. Pourquoi avoir choisi ce titre pour démarrer et te faire connaître ?


J'avais sorti ce titre parce qu'il était assez dansant et finalement assez éloigné d'autres sujets que j'aborde. C'était un titre un peu provocateur aussi parce que j'ai essuyé plein de refus de labels auxquels j'avais envoyé mes maquettes. C'était plus un premier morceau pour pouvoir sentir la température : je débutais dans un nouveau milieu professionnel que je ne connaissais pas et pour ce faire, il fallait que je teste, que j'essaie. Il n'y a que comme ça de toutes façons que tu peux savoir si quelque chose fonctionne ou pas. C'est en faisant des tests, en essuyant aussi les plâtres. Donc avec Termine pas toute nue, l'idée était de pouvoir savoir comment ça fonctionnait. Je travaillais avec une réalisatrice donc j'avais aussi l'envie de tester notre collaboration ensemble et c'est comme ça que je suis arrivée à sortir ce morceau-là. C'est vraiment un morceau provocateur finalement parce que je parle des maisons de disques, de la société telle qu'elle est et de la façon dont on peut voir les femmes. Termine pas toute nue est aussi une sorte de mantra que je me répète à moi-même, de ne pas terminer toute nue et de sombrer dans les diktats que veut m'imposer la société.



PAS LA


Alors ce titre je l'adore, je pense qu'il est en train de devenir un tube. Le morceau a une forte identité. On sent que c'est un texte très personnel, rempli de pas mal de colère. Dans ce morceau, il y est question de construction identitaire, de comment habiter son identité. Toi qui a connu de la discrimination sociale en tant que femme noire, est-ce que tu as pu penser à un moment donné de ta vie que tu n'étais pas "née du bon côté" ?


Je dirais que c'est l'Histoire qui a fait que la place de minorité est compliquée. J'interroge plus l'Histoire : quand on la reprend, on comprend que finalement tout est une question de construction et donc de déconstruction. Quand on prend même l'origine du racisme, c'est lié pour légitimer l'esclavage ; quand on regarde le cheveu crépu, s'il a été autant agressé et si autant de produits ont été créés, c'est parce que les femmes de maîtres avaient peur que les femmes noires séduisent leurs maris. Et c'est comme ça que des femmes en sont arrivées à se défriser les cheveux et à s'attacher la tête.

Donc je ne dirais pas que j'ai eu le sentiment d'être née du mauvais côté mais c'est juste que l'Histoire a fait qu'aujourd'hui je suis dans cette position. Donc soit je m'en accoutume, soit je fais en sorte de changer avec mes modestes moyens la société dans laquelle je vis. Pour moi l'art est politique et tout art qu'on puisse faire l'est malgré soi.



Dans Pas là, il y est aussi question de dépression : quand c'est le désordre dans ta tête, quand tu es dans un espace vide de sens. Est-ce que tu as envie de sensibiliser autour de la santé mentale chez les jeunes ?


Pour moi, Pas là, c'est le fait de ne pas être là, de ne plus être parmi les gens. Lorsqu'on n'est plus habité par quelque chose, lorsqu'on n'a plus cette flamme. Dans Pas là, je traite clairement du sujet de la dépression, du sujet de la santé mentale et de cette capacité à se remettre de tout ça, à relever la tête.


Avec le projet Pas là, je prépare une exposition avec des espaces culturels, notamment pour sensibiliser sur le sujet de la santé mentale, qui plus est dans les quartiers, parce que c'est souvent tabou. C'est souvent peu diagnostiqué parce qu'il n'y a pas cette culture d'aller voir un psy. Tout mon enjeu était de pouvoir aussi traiter de ces questions-là.



TROISIÈME TITRE : NOIR EST MAGIQUE


Ton nouveau titre hip hop Noir est magique sort le 3 mars. Le rap est soigné, la musique est léchée. Je pense une fois de plus que ce titre va cartonner. Va t-il passer en radio ?


Je ne sais pas. C'est très compliqué les systèmes de programmation, il faut déjà avoir une certaine communauté et donc déjà avoir fait le buzz. Si la sortie se passe bien, il est peut-être probable qu'on soit diffusé en radio. Avec le morceau Pas là, on a été diffusés mais pas programmés. La différence c'est qu'avec la programmation, tu passes en rotation plusieurs fois par jour et quand tu es diffusé, tu ne l'es que ponctuellement lors d'une émission. Donc pour l'instant on a quand même été diffusé, on a eu beaucoup de retombées presse très positives sur ce morceau, donc à voir avec le contexte politique dans lequel on se trouve, comment sera accueilli le morceau Noir est magique. C'est un titre un peu inédit dans le rap actuel, de faire une telle ode à la beauté noire et à son histoire.



Tu y parles de la mémoire, du souvenir de certaines dates importantes de l'Histoire noire. Est-ce qu'à travers ces messages forts, tu souhaites t'adresser à la jeunesse qui n'a peut-être pas forcément conscience de ces pans de l'Histoire ?


C'est mon objectif en effet, avec des sujets qui parfois sont durs et pas faciles, de m'adresser à la jeunesse dont moi-même je suis issue, car je suis encore jeune !

Toutes mes équipes m'ont déconseillé de sortir le morceau Noir est magique dans le planning de sortie qu'on avait prévu parce que c'est justement un morceau qui peut être perçu comme trop militant et trop clivant. Je prends le parti d'y aller quand même et de voir ce que ça va donner.



Comment t'es-tu construite dans ta négritude ?


Qu'est-ce que c'est qu'être noir ? C'est une vraie question. Parce que : est-ce que c'est une culture, une couleur, est-ce que c'est les deux ?


C'est un ensemble de caractéristiques...


Au sein même de ce concept de négritude et de ce que c'est qu'être noir, il y a souvent des divergences d'opinions et puis parfois même de la stigmatisation ou des idées préconçues. Donc je dirais que c'est surtout l'Histoire qui m'a aidé à mieux comprendre qu j'étais et à mieux m'inscrire dans le présent, parce que je me rend compte finalement que tout ce que je pensais être inaccessible, ou tout ce que je pensais impossible à réaliser, a déjà été fait par d'autres femmes noires ou d'autres personnes issues de la minorités.



Photo Graig Labranche

Est-ce que ton père, qui est un homme de lettres, a joué un rôle important dans ta culture ?


Dans le clip Noir est magique, il y a un livre que mon père a édité qui s'appelle "Dis mamie, c'est qui Aimé Césaire ?" donc c'est vrai que mon père a toujours été très sensible à cette question-là. Il nous a toujours poussé pour qu'on puisse connaître notre histoire. Il nous a toujours parlé de choses, il a toujours été lui-même un féministe intersectionnel, parce qu'il y a dix ans il sortait un premier tome sur les héroïnes africaines donc sur toutes ces femmes qui ont fait pour l'Histoire de l'Afrique, y compris l'Afrique de l'Ouest. Et à chaque fois, en fonction des tomes, il change de zone géographique.

Donc oui mon père a joué un rôle tout comme ma mère finalement. Elle a toujours été très attachée à ce qu'on puisse connaître nos racines et à être proches de la culture antillaise et guadeloupéenne.



Dans le clip, il y a ces trois mots Justice / Respect / Mémoire qui reviennent très souvent : tu dirais que ce sont tes valeurs fondamentales ?


Non, ce serait réducteur qu'elles ne soient que mes trois valeurs fondamentales. Je pense que j'en ai beaucoup plus que ça. J'ai des valeurs humanistes, de justice sociale. Mais au-delà de ça, c'est vrai que ces trois mots Justice / Respect / Mémoire étaient surtout historiques parce que finalement tout est liquide : on simplifie, on cède à des raccourcis, on fait tout pour qu'on soit dans une société totalement lisse, alors qu'il n'y a rien de plus complexe que l'être humain. Et finalement, on peut trouver de la beauté dans la complexité.

Je pense que plutôt que mettre certaines choses sous le tapis ou que de céder à des raccourcis, moi je prône la justice, le respect, la mémoire historique.



Comment définis-tu le terme d'afrofuturisme ?


C'est un terme qui est apparu en 1994 dans un article écrit par le critique culturel américain Mark Dery. Le concept était de déconstruire toutes les idées préconçues que nous-même pouvions avoir sur le fait d'être noir.

Moi j'ai le sentiment d'avoir été programmée à faire certaines choses, à avoir tel comportement à faire ou ne pas faire. Pour moi, l'afrofuturisme c'est un peu se désaliéner de tout un tas d'idées préconçues que finalement nous pourrions avoir sur nous-mêmes, pour pouvoir en fait se dire : nous allons traverser le temps et essayer de construire ou même d'imaginer un futur bien plus radieux que celui dans lequel nous pourrions nous inscrire.



Il y a quelques mois, tu étais en cours de préparation d'un documentaire qui s'intitule Musique depuis le biberon. Ça en est où ?


J'avais réalisé quelques épisodes et j'ai commencé à écrire un nouvel épisode donc à chaque fois je retrace des passages de mon histoire et plus particulièrement de ce par quoi je suis passée. Mon idée serait de pouvoir continuer les Musiques depuis le biberon et de pouvoir en faire d'autres. Il me manque du temps actuellement mais je souhaite bien continuer.



Quels sont tes prochains projets ? Tu vas faire de la scène bientôt peut-être ?


Tout est rythmé comme du papier à musique lorsque tu prépares une sortie d'album. Et ça je le découvre aussi, j'apprends en marchant comme c'est mon premier album.

Mon envie c'est déjà de finaliser les 11 titres et de terminer le court-métrage de 20 minutes. Une fois que ces deux éléments indispensables seront terminés et bien travaillés, on lancera un plan de diffusion du court-métrage dans les festivals et on essaiera de s'associer avec un tourneur pour organiser une tournée. Il faut y aller par étapes et pour ça il faut que les deux projets soient terminés pour pouvoir les sortir.



Ce court-métrage reprend les idées du scénario sur lequel tu planchais il y a quelques mois ?


Oui c'est toujours ce même scénario sauf que je l'ai beaucoup retravaillé depuis. Je l'ai fait mûrir aussi parce que j'ai grandi ces derniers mois. L'idée c'est que je voyage dans le temps : je reviens à mes 17 ans quand je devais passer mon bac.

Tania remonte dans le temps et finalement elle a deux choix : soit de faire des études classiques soit de suivre une voie plus artistique. Tout au long de son parcours et des différentes péripéties qu'elle va surmonter, Tania va rencontrer des personnages historiques qui vont l'aider à prendre sa décision fatidique parce que c'est une année charnière. J'assiste comme à des sortes de flashs qui me permettraient de m'armer de courage pour pouvoir par la suite atteindre un objectif identifié.


Aujourd'hui, l'idée est de faire mûrir le court-métrage. J'ai rencontré des réalisateurs techniques, parce que moi qui suis surtout scénariste, j'ai besoin derrière d'un acolyte à la technique et à l'image. C'est pour ça que je travaille toujours de paire avec un autre réalisateur qui lui a l'habitude d'avoir cette connaissance technique que je n'ai pas forcément, de par ma condition de jeune réalisatrice.



Justement, comment t'es-tu entourée d'une équipe ?


Ça s'est fait assez naturellement, c'est ce qui est génial ! J'avais déjà des connaissances et puis petit à petit, le bouche-à-oreille a fonctionné, ça s'est fait et puis on s'est trouvés. Donc c'est bien parce qu'on n'est pas toujours d'accord mais au moins on avance dans la même direction et je crois que c'est ce qui est le plus important.



Où peut-on te trouver sur les réseaux ?


J'ai un site internet, https://www.madametmusic.fr/, et aussi des pages Facebook et Instagram : Madame T music. J'ai également ma chaîne YouTube, Madame T.



Ton album est toujours en préparation ?


Oui, on ne se met pas de date pour ne pas avoir de pression justement, parce que je pense qu'il n'y a rien de pire que ça, de sombrer à la pression de la date. On n'est pas du tout dans cette logique-là et les personnes avec qui je travaille non plus. Donc notre idée est de sortir ce projet d'ici la fin de l'année. Personne ne m'attend pour l'instant donc si ça sort à la fin de cette année c'est très bien. Et si ça sort plutôt en début d'année 2023, ça sera bien aussi de pouvoir sortir le plus beau projet possible, surtout au vu de la thématique qui est portée et de tous les enjeux qui y sont associés.



Ton album est auto-produit ?


Oui complètement. Après la sortie du titre Noir est magique, on va lancer une campagne de crowdfunding parce qu'on a eu un peut-être du CNC, donc ça veut dire que le CNC est prêt à nous financer. Mais on prévoit aussi l'hypothèse inverse dans le cas où on n'aurait pas le financement du CNC pour pouvoir avoir de quoi faire le court-métrage et terminer l'album. Sachant que mon autre idée est de faire un concert avec toutes les personnes qui auront aidé à l'accomplissement de ce projet, à la fois pour pouvoir découvrir tous les titres mais aussi pour pouvoir, pourquoi pas, découvrir le court-métrage de 20 minutes.


Notre idée est aussi de pouvoir travailler avec un tourneur et de faire plein de scène après par la suite, une fois que le projet sera sorti. Mais pour ça il faut qu'on ait les titres et qu'on ait la bonne équipe avec qui monter sur scène. Parce que pour moi l'humain est au cœur et ça sera super important pour moi d'être entourée des bonnes personnes avec lesquelles travailler. C'est vraiment un point qui m'est indispensable.


Propos recueillis par Sabrina Piazzi



Merci à Madame T !

Compte Instagram : @madametmusic

Compte Facebook : @MadameTmusic

Chaîne YouTube : Madame T

Single Pas là : https://www.youtube.com/watch?v=r2OigUTSWNk

Single Noir est magique : https://www.youtube.com/watch?v=FAjaX6_2g-I










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